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  • : M'évader, rêver, crier, en un mot écrire ! Modeler la vie avec des mots et les partager avec ceux qui s'évadent, qui rêvent et qui crient. Partager les coups de coeur ou de colère aussi.
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Bienvenue à vous, qui aimez les mots, les voyages et le rêve ...
Je fais mienne cette phrase de René CHAR  : 

"La  poésie me volera ma mort"

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15 juin 2008 7 15 /06 /juin /2008 23:01
La belle cordière et le poète séducteur : Louise LABE (ou LABBE) et Olivier De MAGNY

Louise LABE :






Je l'imagine, elle a les yeux noisettes
Je les aurais pour moi bleus préférés
Mais ses cheveux sont blonds comme vous êtes
ô mes cheveux mordorés et dorés


Louis Aragon


¤

Un Ange


Ô beaux yeux bruns, ô regards détournés,
Ô chauds soupirs, ô larmes épandues,
Ô noires nuits vainement attendues,
Ô jours luisants vainement retournée !

Ô tristes plaints, ô désirs obstiné,
Ô temps perdu, ô peines dépendues,
Ô milles morts en mille rets tendues,
Ô pires maux contre moi destiné !

Ô ris, ô front, cheveux bras mains et doigts !
Ô luth plaintif, viole, archet et voix !
Tant de flambeaux pour ardre une femelle !

De toi me plains, que tant de feux portant,
En tant d'endroits d'iceux mon coeur tâtant,
N'en ai sur toi volé quelque étincelle.


Louise Labé
Deuxième Sonnet
Sonnets, Élégies, Épitres


¤

Olivier de Magny





Je vois la Saône et le Rhône s’éprendre
Elle de lui comme eux deux séparés
Il la regarde et le soleil descendre
Elle a seize ans et n’a jamais pleuré


Aragon




Fille, puis épouse de cordier, Louise Labé naquit près de Lyon vers 1524. Une belle âme dans une superbe enveloppe, mariée à 16 ans à un mari plus âgé qui ne lui donnera pas d’enfant. Sportive et musicienne (écuyère remarquable et luthiste de talent), elle séduit aussi par sa voix mélodieuse … avant d’être elle-même séduite par un poète volage, hélas ! Olivier de Magny, poète cadurcien, ami de Ronsard et de Du Bellay. Ils se rencontrèrent lors d’un passage d’Olivier à Lyon, en 1555.

Amour passionné et violent … Mais le jeune poète à la plume ardente est aussi un globe-trotter passionné et il repart courir le monde… Laissant Louise seule avec son corps et ses fantasmes … Dans ce lit où elle l’oubliera.

Le « Lit de Louise » ; Pierre Lartigue a écrit à son propos :

« C’est un lit qu’elle a en tête, celui où elle songe, se repaît de mensonge, celui où elle tient son amant accolé par une heureuse mort », où elle réclame « le droit à la folie ».

Ne pouvant se résigner à la solitude, elle naîtra dans ce lit à la vie de son corps … D’où les accents si modernes de sa poésie de femme libérée.
Et à son retour, Olivier connaîtra de ce fait un terrible dépit amoureux, qui donnera naissance à une ode violente écrite au mari de Louise, Sir Aymon …

Puis il la fuit, il se fuit, il s’enfuit…
Et meurt quelque part en France en 1561.
Louise le suivra dans la tombe en 1565.

Et sans doute la colombe a-t-elle rejoint son épervier, par delà les nuages … C’est en tout cas ce que je veux croire, et tous les poètes amoureux avec moi …



LOUISE LABE



BAISE M'ENCOR


Baise m'encor, rebaise-moy et baise :
Donne m'en un de tes plus savoureus,
Donne m'en un de tes plus amoureus :
Je t'en rendrai quatre plus chaus que braise.

Las, te pleins tu ? Ca que ce mal j'apaise,
En t'en donnant dix autres doucereus.
Ainsi meslant nos baisers tant heureus
Jouissons nous l'un de l'autre à notre aise.

Lors double vie à chacun en suivra.
Chacun en soy et son ami vivra.
Permets m'amour penser quelque folie :

Tousjours suis mal, vivant discrettement,
Et ne me puis donner contentement,
Si hors de moy ne fay quelque saillie.


DOUX REGARDS


O beaux yeux bruns, ô regards destournez
O chaus soupirs, ô larmes espandues,
O noires nuits vainement atendues,
O jours luisants vainement retournez :

O tristes pleins, ô désirs obstinez,
O temps perdu, ô peines despendues,
O mile morts en mile rets tendus,
O pires maus contre moy destinez.

O ris, ô fronts, cheveus, bras, mains et doits,
O lut pleintif, viole, archet et vois :
Tant de flambeaus pour ardre une femmelle !

De toy me plein, que tant de feus portant,
En tant d'endrois d'iceus mon coeur tatant,
N'en est sur toy volé quelque estincelle.



OLIVIER DE MAGNY



BIENHEUREUX

Bienheureux soit le jour et le mois et l’année,
La saison et le temps, et l’heure et le moment,
Le pays et l’endroit où bienheureusement
Ma franche liberté me fut emprisonnée.

Bienheureux l’astre au ciel d’où vient ma destinée,
Et bienheureux l’ennui que j’eus premièrement,
Bienheureux aussi l’arc, le trait et le tourment
Et la plaie que j’ai dans le cœur assenée.

Bienheureux soient les cris que j’ai jetés au vent,
Le nom de ma maîtresse appelant si souvent,
Et bienheureux mes pleurs, mes soupirs et mon zèle,
Bienheureux le papier que j’emplis de son los (*),

Bienheureux mon esprit qui n’a point de repos
Et mon penser aussi qui n’est d’autre que d’elle.


(*) : de sa louange


QUEL FEU DIVIN


Quel feu divin s’allume en ma poitrine
Quelle fureur me vient ore (*) irriter ?
Et mes esprits saintement agiter
Par les rayons d’une flamme divine ?

Ce petit dieu de qui la force insigne
Sur les grands dieux se peut exerciter (*)
Viendrait-il bien dans mon âme exciter
Cette chaleur d’immortalité digne ?

C’est lui, c’est lui, qui souffle cette ardeur,
Car jà déjà je fleure sa grandeur,
Me bienheurant d’une nouvelle vie.

Sus donc, sus donc, profanes, hors d’ici,
Voici le dieu, je le sens, le voici,
Qui de fureur m’a jà (*) l’âme ravie.


(*)Ici et/ou maintenant
(*)s’exercer
(*)Déjà



LOUISE LABE


ON VOIT MOURIR …


On voit mourir toute chose animée,
Lors que du corps l’âme subtile part :
Je suis le corps, toi la meilleure part :
Où es-tu donc, ô âme bien aimée ?

Ne me laissez pour si longtemps pâmée :
Pour me sauver vous viendriez trop tard.
Las ! Ne mets point ton corps en ce hasard :
Rends lui sa part et moitié estimée.

Mais fais, Ami, que ne soit dangereuse
Cette rencontre et revue amoureuse,
L’accompagnant, non de sévérité,

Non de rigueur, mais de grâce amiable,
Qui doucement me rende ta beauté,
Jadis cruelle, à présent favorable.



A méditer ...



Théo


Sur Olivier de Magny, on peut voir par exemple :

http://www.quercy.net/hommes/omagny.html

et bien sûr webnet, le site le plus riche à ma connaissance ! :
http://poesie.webnet.fr/auteurs/demagny.html


Et sur Louise Labé :

Le centre Louise Labé, http://sites.univ-lyon2.fr/centre-louise-labe/

Webnet : http://poesie.webnet.fr/auteurs/labe.html

Et par exemple : http://www.fh-augsburg.de/~harsch/gallica/Chronologie/16siecle/Labe/lab_int…
_________________
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8 mai 2008 4 08 /05 /mai /2008 19:36





Quelques mots de présentation sur YEATS, empruntés
à Patricia BOJU :


William Butler Yeats (1865-1939)



« L'oeuvre de ce poète irlandais, né à Dublin est profondément enracinée dans les mythes, les légendes, les contes de fées, et les dieux de la tradition gaélique ; […] elle témoigne aussi des passions et des aspirations qui l'animèrent sa vie durant. Ces symboles, dont Yeats écrivait qu'ils sont "la seule expression d'une essence invisible, une lampe éternelle qui a pour correspondance une flamme spirituelle", s'il les emprunte à la tradition de son pays (la Rose évoque la beauté et l'Irlande; le noisetier, la sagesse, l'arbre de la connaissance du bien et du mal; le cygne, la beauté immuable.), il les enrichit par une signification plus intime, ancrée au plus profond de sa vie. Par le symbole, Yeats réagit contre une connaissance du monde rationnelle, qui lui semble incomplète, car pour lui "le rôle de la tête est de faire sans cesse la révérence au cœur".

Les femmes furent d'ailleurs une de ses sources d'inspiration essentielles: entre autres, Maud Gonne qui né répondit pas à son amour, Lady Gregory qui deviendra sa confidente et protectrice, George Hyde-Leeds, de trente ans sa cadette qui lui apporta finalement équilibre et sérénité.

Mais ni son œuvre ni sa vie ne furent pour autant séparées des événements historiques et politiques dont il fut contemporain, et qui lui ont inspiré de nombreux poèmes ("les funérailles de Parnell", "Les Pâques sanglantes de Dublin", etc). Ardent défenseur de la littérature gaélique, Yeats a contribué largement à la faire revivre, en fondant "la Société Littéraire Irlandaise", l'"Abbey Theatre", et plus tard, grâce à la notoriété internationale que lui avait apporté le prix Nobel, en attirant l'attention, en participant à de nombreuses conférences et entretiens radiodiffusés, sur la culture irlandaise..

Il écrira inlassablement jusqu'à la veille de sa mort. Fin 1938, à Cap Martin, dans un état de santé délabré, il écrit: "Je suis heureux et, je crois, plein d'une énergie dont je désespérais. Il me semble avoir trouvé ce que je voulais. Quand j'essaie de tout mettre en ordre dans une formule, je dis: L'homme peut incarner la vérité mais il ne peut la connaître. Il faut que je l'incarne dans l'achèvement de ma vie. L'abstraction n'est pas la vie; partout elle témoigne de ses contradictions. On peut réfuter Hegel mais pas le Saint ni la Chanson de quatre sous." C'est le 28 janvier de cette même année, à Roquebrune, que Yeats rejoint le monde chimérique des fées et des légendes irlandaises. »

Patricia BOJU, pour l'ACP.



Voici maintenant une traduction libre que j’ai réalisée de deux textes de Yeats . Aucun souci de prosodie, seules comptent la mélodie et la fidélité à l’esprit du texte.


***



Au bas du jardin des saules

(Down by the salley gardens)


Au bas du jardin des saules, j'ai rencontré mon amour ;
Elle passait le jardin des saules, petit pied comme la neige.
Me demanda l'amour simple des feuilles qui poussent sur l'arbre ;
Mais moi, jeune et fou que j'étais, ne l'ai pas voulu comprendre.

Dans un champ près la rivière, je me tins avec mon amour ;
Et sur mon épaule penchée, elle posa sa main comme la neige.
Me demanda la vie simple de l'herbe qui pousse sur les barrages ;
Mais j'étais jeune et j'étais fou, et depuis lors je pleure.


***


Les cygnes sauvages de Coole


(The wild swans at Coole)



Des arbres dans leur beauté d'automne,
Des sentiers secs dans les sous-bois,
Et l'eau reflète un ciel paisible
Sous la pénombre d'octobre ;
Sur l'eau qui s'épand au coeur des pierres,
Il y a cinquante et neuf cygnes.

Dix-neuf automnes sont tombés sur moi
Depuis que je les compte ;
Et je les vis, avant que d'en avoir fini,
Tous soudain s'envoler
Et s'égailler en ronde aux grands anneaux brisés
Sur leurs ailes bruyantes.

J'ai regardé en face ces êtres de lumières,
Et désormais mon coeur en souffre.
Ainsi tout a changé, depuis qu'au crépuscule,
J'entendis battre sur ce rivage,
A mon prime passage,
Les cloches de leurs ailes au-dessus de ma tête,
Qui ont allégé mes pas.

A jamais inlassables et coeur contre coeur,
Ils explorent le froid des courants âmes-soeurs,
Escaladent le ciel ;
Leurs coeurs n'ont pas vieilli ;
Où qu'ils veuillent errer, où qu'ils aillent rêver,
Conquètes et passion
Sont toujours avec eux.

Mais voici qu'ils dérivent au calme de l'eau,
Mystérieux et beaux ;
Au milieu de quels joncs vont-ils construire un nid,
Aux rives de quel lac, au bord de quel étang
Vont-ils nous éblouir,
Quand un jour m'éveillant
Je verrai qu'ils ont fui ?


Traduction J-M Serre , 2003


***

Musique :
midishrine.com/midi/20762.mid
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24 avril 2008 4 24 /04 /avril /2008 12:51
Arthur Rimbaud : petite biographie chronologique, suivie de deux textes







"Je veux être poète, et je travaille à me rendre Voyant : vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s'agit d'arriver à l'inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n'est pas du tout ma faute. C'est faux de dire : Je pense : on devrait dire : On me pense. - Pardon du jeu de mots. - Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon, et nargue aux inconscients, qui ergotent sur ce qu'ils ignorent tout à fait !"

(Extrait de la première lettre « du voyant » à Georges Izambard, 13 mai 1871)




1854-1868 - Rimbaud est né le 20 octobre 1854 à Charleville-Mézières, une petite ville des Ardennes. Son père, Frédéric Rimbaud, est capitaine d'infanterie.
Le père quitte très vite le foyer familial. Il laisse sa femme Vitalie seule avec cinq enfants : Frédéric, né un an avant Arthur, Vitalie (née en 1858), Isabelle (née en 1860) et une autre fille née en 1857 qui meurt en bas-age.
Dès l'age de huit ans, Rimbaud fréquente l'Institut privé Rossat, à Charleville. En 1865, il entre au collège. Il y rencontre Ernest Delahaye. Delahaye noue avec le jeune Arthur des liens d'amitié qui se prolongeront toute sa vie.
Au collège, Arthur se révèle vite être un « fort en thème » remarqué et encouragé par ses professeurs.

1869 - Rimbaud a quinze ans. Toujours collégien, c'est un excellent latiniste : « Jugurtha », publié avec trois autres de ses compositions latines dans « Le moniteur de l'enseignement secondaire » lui vaut le premier prix du Concours Académique.
C'est de cette année que datent ses premiers vers en français : « Les étrennes des orphelins », publiés un an plus tard.

1870 - Entré en classe de rhétorique, Rimbaud rencontre Georges Izambard. Cet enseignant lui fait lire Victor Hugo, Théodore de Banville, Rabelais et lui ouvre sa bibliothèque.
Le 24 mai, Rimbaud envoie à Banville trois poèmes, espérant leur publication dans la revue du « Parnasse contemporain »: Sensation, Ophélie, et Credo in unam ... (intitulé plus tard « Soleil et Chair »).
Ces vers ne seront pas publiés mais une revue, « La Charge », lui ouvre deux mois plus tard ses pages pour « Trois Baisers » (connu sous le titre « Première Soirée »).
À la fin du mois d'août, Rimbaud quitte brusquement Charleville pour gagner Paris. Le 19 juillet, la France est entrée en guerre contre la Prusse : Rimbaud espère sans doute assister à la chute de l'empereur, affaibli par la bataille de Sarrebrück. Il est arrêté dès son arrivée dans la capitale. Il appelle Izambard à l'aide. Le professeur parvient à gagner Paris, fait libérer le jeune homme et le reconduit à Charleville à la fin du mois de septembre.
En octobre Rimbaud fugue une nouvelle fois. Il part pour Bruxelles, puis Douai où il débarque dans la famille de Georges Izambard. Il y recopie plusieurs de ses poèmes. Ce recueil que Rimbaud confiera au poète Paul Demeny, ami d'Izambard, est connu sous le nom de « Cahier de Douai ».

1871 - En février, Rimbaud part pour Paris, il rentre à pied à Charleville début mars.
En mai, il est encore à Charleville, d'où il écrit à Georges Izambard et Paul Demeny les deux « lettres du Voyant ».
Suit une période dont on sait peu de choses. Rimbaud participe probablement aux événements de la Commune de Paris pour laquelle il semble s'être passionné.
C'est sans doute à ce moment qu'il compose « Les déserts de l'amour », où mûrit déjà ce qui fera le corps de la « Saison en enfer ».
Cette année-là, Rimbaud rencontre Auguste Bretagne. Cet employé aux contributions indirectes de Charleville a connu Paul Verlaine à Arras. Bretagne, passionné de poésie, féru d'occultisme et buveur d'absinthe encourage le jeune poète à écrire à Verlaine. Rimbaud, aidé de Delahaye qui joue les copistes, envoie quelques poèmes.
Verlaine s'enthousiasme pour ces textes qu'il diffuse dans son cercle d'amis. Il prie Rimbaud de le rejoindre à Paris.
À la fin du mois de septembre, Rimbaud débarque dans la capitale. C'est sans doute juste avant ce voyage qu'il compose le « Bateau ivre ».

1872 - Les deux poètes hantent les cafés du Quartier Latin. Ils mènent une vie dissolue, de provocation en beuverie. Mathilde Verlaine, excédée, quitte Paris pour Périgueux avec son fils.
Verlaine, troublé par ce départ, écrit à sa femme une lettre suppliante. Mathilde lui fait savoir qu'elle n'acceptera de rentrer que si Rimbaud est renvoyé.
En mars, Rimbaud regagne les Ardennes. Mais Verlaine parvient à le faire revenir à Paris en mai. Il ne loge plus chez les Verlaine, mais dans une chambre rue Monsieur-le-Prince, puis à l'hôtel de Cluny.
Le 7 juillet, Rimbaud et Verlaine partent pour la Belgique. Mathilde découvre alors à Paris les lettres que Rimbaud a adressées à son mari de février à mai. Elle part aussitôt pour Bruxelles pour tenter de récupérer Paul.
Verlaine accepte dans un premier mouvement de rentrer à Paris mais s'esquive au dernier moment.
Début septembre, Rimbaud et Verlaine sont en Angleterre. Leur misère est grande et Verlaine est préoccupé par le procès en séparation de corps que Mathilde vient de lui intenter.
Les deux poètes se séparent, Rimbaud retrouvant les Ardennes à la fin du mois de décembre.

1873 - A la mi-janvier, Rimbaud reçoit une lettre de Verlaine qui se dit malade et mourant de désespoir à Londres. La mère de Paul, toujours prompte à tout faire pour son fils, se rend à son chevet; elle offre à Rimbaud l'argent du voyage.
En avril, Verlaine et Rimbaud passent d'Angleterre en Belgique.
Peu après, Rimbaud rentre à la ferme familiale de Roche. Il commence à rédiger « Une saison en enfer ».
Rimbaud s'ennuie à Roche, il y rencontre de temps en temps Delahaye et Verlaine à Bouillon, à la frontière franco-belge. C'est là que Verlaine entraîne à nouveau Rimbaud vers l'Angleterre, à la fin du mois de mai.
Les deux hommes se querellent et Paul prend au début du mois de juillet l'initiative d'une rupture.
Il laisse Rimbaud sans un sou à Londres et gagne la Belgique, espérant renouer avec sa femme.
L'échec de cette tentative de réconciliation le conduit à rappeler Rimbaud auprès de lui à Bruxelles, mais les deux hommes se querellent encore. Verlaine tire deux coups de feu sur son ami qu'il blesse au poignet. Rimbaud est conduit par Verlaine et sa mère à l'hôpital Saint-Jean où il est soigné.
Mme Verlaine persuade son fils de laisser partir Rimbaud mais, sur le trajet qui mène le trio à la gare du Midi, Verlaine porte la main à la poche où se trouve son revolver. Rimbaud s'affole et trouve la protection d'un agent de police. Arthur ne souhaite pas porter plainte, mais l'affaire est aux mains de la justice belge et Verlaine écope de deux ans de prison. Rimbaud n'est que légèrement blessé : il sort de l'hôpital le 20 juillet.
Rimbaud passe l'hiver dans la ferme familiale de Roche.

1874 - En mars, Rimbaud se trouve à Londres en compagnie de Germain Nouveau, un ancien du cercle zutique qui l'aide à copier des poèmes des « Illuminations », mais ce dernier décide bientôt de rentrer à Paris; Rimbaud se retrouve seul et désemparé. Il donne des leçons de français puis se résigne à retourner dans les Ardennes.

1875 - Rimbaud part pour l'Allemagne. Il est embauché comme précepteur à Stuttgart.
Verlaine vient de sortir de prison, il est revenu aux pratiques catholiques et décide de se rendre à Stuttgart. Il voudrait renouer avec Rimbaud, mais aussi « sauver son âme ». L'attitude de Verlaine irrite fortement Arthur qui le renvoie après deux jours seulement.
En mai, Rimbaud quitte l'Allemagne pour la Suisse et entre en Italie à pied. Lorsqu'il arrive à Milan, il est malade et doit s'arrêter.
Rimbaud reprend en juin sa route vers le sud peut-être pour embarquer vers l'Afrique. Terrassé par une insolation sur la route de Livourne à Sienne, il est rapatrié à Marseille par le consulat français.
Il rêve de s'enrôler dans l'armée carliste, mais ne donne pas suite à son projet et remonte à Paris en juillet. Il retrouve Charleville en Octobre. De ce passage dans les Ardennes, on a conservé la dernière « manifestation poétique » de Rimbaud : Rêve, un texte inclus dans une lettre à Ernest Delahaye.

1876 - Rimbaud part à Vienne. Il se fait détrousser par des brigands puis expulser d'Autriche, repart pour la Hollande et signe, le 19 mai, à Harderwijk un engagement de six ans dans l'armée coloniale hollandaise. Mercenaire étranger, il doit rétablir l'ordre à Java.
Il s'embarque le 10 juin et arrive à Batavia (aujourd'hui Djakarta) le 19 juillet. Au bout de quelques semaines, Rimbaud déserte et regagne l'Europe sur un voilier écossais. Il est à Charleville à la fin du mois de décembre.

1877
- Au printemps, Rimbaud part pour Brême, où il semble avoir envisagé de s'engager dans la marine américaine, puis à Hambourg, parcourt la Suède et le Danemark avec un cirque ambulant.
Il revient quelque temps à Charleville puis tente une autre évasion. On le trouve à Marseille, d'où il s'embarque en septembre pour Alexandrie. Malade à bord, il est débarqué à Civita-Vecchia, visite Rome, et passe l'hiver dans les Ardennes.

1878 - Au printemps, Rimbaud éprouve une nouvelle fois le besoin de fuir. Se rend-il à Hambourg dans le but de gagner l'Orient ? Fait-il le tour de la Suisse ? On l'ignore. Il se replie sur Roche où il passe l'été, repart fin octobre, traverse les Vosges, la Suisse et le Saint-Gothard à pied. A Lugano, il prend le train pour Gênes, d'où il s'embarque pour Alexandrie.
Il semble chercher activement du travail en Égypte, allant même jusqu'à demander à sa mère dans une lettre écrite en décembre de certifier qu'il est en règle avec l'armée, et bon travailleur. Il gagne à la fin de l'année l'Île de Chypre où il a trouvé un emploi de chef de chantier au service d'une maison française.

1879 - En juin, Rimbaud, épuisé par une fièvre typhoïde, doit regagner précipitamment la France.
Il revient à Roche où il se soigne et travaille à la ferme.
A Delahaye qui lui rend visite, Rimbaud dit son détachement de la littérature : « Je ne pense plus à ça ».

1880 - Rimbaud regagne Chypre au printemps. Il est embauché dans une entreprise chargée d'édifier un palais destiné au gouverneur britannique. Mais Rimbaud démissionne de son poste et quitte l'île en juillet, s'embarque pour l'Egypte et gagne Aden en août. Il trouve un emploi à la maison Viannay, Mazeran, Bardey et Cie, spécialisée dans le commerce des peaux et du café.
Bardey vient d'ouvrir une succursale à Harar : Rimbaud accepte de s'en charger et arrive le 13 décembre à Harar après avoir traversé à cheval le désert somali.

1881 - Rimbaud est acheteur pour la maison Bardey. Après une période d'enthousiasme, il commence à s'ennuyer, se plaint du climat, se heurte à la jalousie des négociants.
Il charge sa mère de lui faire parvenir des ouvrages techniques, des instruments, un appareil photographique. Il rêve d'explorations.
En juin-juillet, expédition à Bubassa, qui le fatigue et le rend malade. Rimbaud se lasse de Harar, s'exaspère des retards du courrier, a des ennuis avec ses patrons. Il quitte la ville pour Aden en décembre.

1882 - Rimbaud travaille à Aden pour la maison Bardey. Il s'occupe toujours de science et d'exploration, et commande du matériel de photographie, activité dont il espère tirer quelque profit.

1883 - Rimbaud repart d'Aden pour Harar où Bardey le charge d'entreprendre des explorations dans le Somali et le pays Galla. Rimbaud décide alors de reconnaître l'Ogadine qui est encore mal connu.
Le poète devenu commerçant sans succès semble, tout en se plaignant de sa situation à ses employeurs, se plaire à imaginer une vie de rentier, il pense même à se marier !

1884 - La maison Bardey, en difficulté, liquide. Rimbaud reprend en avril la route d'Aden où il demeure au chômage, désespéré de voir s'amenuiser ses économies.
Par chance, Bardey, qui a réussi à monter une nouvelle affaire, engage Rimbaud pour six mois, jusqu'à la fin de l'année.

1885 - Rimbaud signe en janvier un nouveau contrat d'un an avec Bardey.
Lorsque, en octobre, il entend parler d'une affaire d'importation d'armes dans le Choa, il dénonce son contrat et s'engage dans l'aventure. Il s'agit de revendre cinq fois plus cher à Ménélik, roi du Choa, des fusils d'un modèle devenu obsolète en Europe, achetés à Liège.
Parti en novembre pour Tadjourah prendre livraison des fusils et organiser une caravane qui les acheminera jusqu'au roi, Rimbaud est bloqué plusieurs mois par une grève des chameliers.

1886 - En avril, la caravane est enfin prête à partir quand Rimbaud apprend l'ordre transmis par le gouverneur d'Obock : à la suite d'accords franco-anglais, toute importation d'armes est interdite dans le Choa. Rimbaud cache son stock dans le sable afin d'éviter une saisie. Il se plaint auprès du Ministère des affaires étrangères français, fait diverses démarches.
Apprenant en juin qu'une expédition scientifique italienne est autorisée à pénétrer dans le pays, il s'arrange pour se joindre à elle.
Malgré l'abandon de Labatut, principal instigateur de l'affaire et la mort de l'explorateur Soleillet, Rimbaud prend en septembre la tête de la périlleuse expédition. Une chaleur de 70 degrés pèse sur la route qui mène à Ankober, résidence de Ménélik.

1887 - Rimbaud arrive à Ankober le 6 février, mais le roi est absent. Il doit gagner Antotto à 120 kilomètres de là. Le roi l'y reçoit, accepte les fusils mais fait des difficultés au moment de payer; il entend déduire de la facture les sommes que Labatut mort récemment d'un cancer lui devait, et invite Rimbaud à se faire régler le reste par Makonen, le nouveau gouverneur de Harar.
Rimbaud fait donc route vers Harar, avec l'explorateur Jules Borelli. Il parvient à se faire payer par Makonen, mais il n'a rien gagné sinon, comme il l'écrit au vice-consul de France à Aden le 30 juillet, « vingt et un mois de fatigues atroces ». À la fin du mois de juillet, il part au Caire pour se reposer ; Rimbaud est épuisé, vieilli, malade.
« J'ai les cheveux absolument gris. Je me figure que mon existence périclite », écrit-il à sa famille dans une lettre du 23 août. Dans une lettre au directeur d'un journal local, le « Bosphore égyptien », il raconte son voyage en Abyssinie et au Harar.
Les lettres envoyées à sa famille à la fin de cette année témoignent de ce découragement.
Rimbaud se plaint de rhumatismes et son genou gauche le fait souffrir. Il a pourtant assez de courage pour faire paraître dans le journal Le Bosphore égyptien une étude traitant de l'intérêt économique du Choa. Ce travail sera transmis à la Société de Géographie.

1888-1890 - Rimbaud est à Aden au début de l'année 1888.
En mars, il accepte de convoyer une cargaison de fusils vers Harar, mais renonce à une seconde expédition. Peu de temps après, il fait la connaissance d'un important commerçant d'Aden, César Tian, qui lui offre un poste de représentation à Harar.
Rimbaud accepte, d'autant plus qu'il pourra en même temps travailler à son compte.
Pendant trois ans, Rimbaud importe, exporte, mène ses caravanes à la côte. Pourtant, il s'ennuie beaucoup et n'a pour relations que la petite poignée d'Européens fixés ou de passage dans le pays. Il entretient avec eux une importante correspondance.

1891
- Rimbaud est atteint d'une tumeur cancéreuse au genou droit, aggravée par une ancienne syphilis. Le 15 mars, il ne peut plus se lever et se fait transporter à Zeilah sur une civière. Il s'embarque pour Aden : « Je suis devenu un squelette : je fais peur », écrit-il à sa mère le 30 avril.
Le 9 mai, il se fait rapatrier et arrive le 22 mai à Marseille où il entre à l'hôpital de la Conception. L'amputation immédiate de la jambe s'avère nécessaire. La mère de Rimbaud accourt à Marseille le 23 mai.
Le 25, l'opération a lieu. Rimbaud est désespéré. « Notre vie est une misère, une misère sans fin. Pourquoi donc existons-nous ? », écrit-il à sa soeur Isabelle le 23 juin.
A la fin du mois de juillet, Rimbaud, en a assez de l'hôpital. Il retourne à Roche où sa soeur Isabelle le soigne avec dévouement. Mais la maladie progresse et l'incite a revenir à Marseille où il compte sur les bienfaits du soleil et aussi sur la possibilité d'un retour en Afrique où ses amis l'appellent.
Il arrive à Marseille à la fin août, en compagnie d'Isabelle qui l'assistera jusqu'à sa mort.
Rimbaud doit aussitôt retourner à l'hôpital de la Conception. Son état empire, il se désespère. Après une courte période de rémission, Rimbaud connaît plusieurs semaines d'atroces souffrances. Sa soeur parvient à lui faire accepter la visite d'un aumônier qui conclura bien légèrement à la foi du moribond.
La veille de sa mort, il dicte, en proie au délire, une lettre adressée au directeur des Messageries Maritimes : « Je suis complètement paralysé, donc je désire me trouver de bonne heure à bord, dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord.»

Rimbaud meurt le 10 novembre. Il est âgé de trente-sept ans. Il sera enterré le 14 au cimetière de Charleville.


¤

Le dormeur du Val


C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert ou la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouge au côté droit.


Octobre 1870.
Arthur Rimbaud

*

Les poètes de sept ans
À M. P.Demeny.


Et la Mère, fermant le livre du devoir,
S'en allait satisfaite et très fière, sans voir,
Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminences,
L'âme de son enfant livrée aux répugnances.
Tout le jour il suait d'obéissance ; très
Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits,
Semblaient prouver en lui d'âcres hypocrisies.
Dans l'ombre des couloirs aux tentures moisies,
En passant il tirait la langue, les deux poings
À l'aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.
Une porte s'ouvrait sur le soir : à la lampe
On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe,
Sous un golfe le jour pendant du toit. L'été
Surtout, vaincu, stupide, il était entêté
À se renfermer dans la fraîcheur des latrines :
Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.
Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet
Derrière la maison, en hiver, s'illunait,
Gisant au pied d'un mur, enterré dans la marne
Et pour des visions écrasant son oeil darne,
Il écoutait grouiller les galeux espaliers.
Pitié ! Ces enfants seuls étaient ses familiers
Qui, chétifs, fronts nus, oeil déteignant sur la joue,
Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue
Sous des habits puant la foire et tout vieillots,
Conversaient avec la douceur des idiots !
Et si, l'ayant surpris à des pitiés immondes,
Sa mère s'effrayait ; les tendresses, profondes,
De l'enfant se jetaient sur cet étonnement.
C'était bon. Elle avait le bleu regard, - qui ment !

À sept ans, il faisait des romans, sur la vie
Du grand désert, où luit la Liberté ravie,
Forêts, soleils, rives, savanes ! - Il s'aidait
De journaux illustrés où, rouge, il regardait
Des Espagnoles rire et des Italiennes.
Quand venait, l'oeil brun, folle, en robes d'indiennes,
- Huit ans, - la fille des ouvriers d'à côté,
La petite brutale, et qu'elle avait sauté,
Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses,
Et qu'il était sous elle, il lui mordait les fesses,
Car elle ne portait jamais de pantalons ;
- Et, par elle meurtri des poings et des talons,
Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.

Il craignait les blafards dimanches de décembre,
Où, pommadé, sur un guéridon d'acajou,
Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ;
Des rêves l'oppressaient chaque nuit dans l'alcôve.
Il n'aimait pas Dieu ; mais les hommes, qu'au soir fauve,
Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg
Où les crieurs, en trois roulements de tambour,
Font autour des édits rire et gronder les foules.
- Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles
Lumineuses, parfums sains, pubescences d'or,
Font leur remuement calme et prennent leur essor !

Et comme il savourait surtout les sombres choses,
Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes,
Haute et bleue, âcrement prise d'humidité,
Il lisait son roman sans cesse médité,
Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,
De fleurs de chair aux bois sidérals déployées,
Vertige, écroulements, déroutes et pitié !
- Tandis que se faisait la rumeur du quartier,
En bas, - seul, et couché sur des pièces de toile
Écrue, et pressentant violemment la voile !


26 mai 1871.

Arthur Rimbaud


Pour une bibliographie détaillée et illustrée, voir par exemple :
ICI




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20 avril 2008 7 20 /04 /avril /2008 22:47




Aimé Césaire, de son nom complet Aimé Fernand David Césaire, est né le 26 juin 1913 à Basse-Pointe (Martinique). Il est l'un des fondateurs du mouvement littéraire "la Négritude". C'est dans Cahier d'un retour au pays natal, qu'apparaît pour la première fois le terme de "négritude". concept popularisé dans les années 20 en France, avec le Sénégalais L. S. Senghor et le guyanais L. G. Damas. Le Cahier d'un retour au pays natal, est publié pour la première fois en 1939 dans la revue "volonté", et sera édité en 1943 avec une préface d'André Breton.

Ami d'André Breton, il fut fortement influencé par le surréalisme.

"Aimé Césaire est un Noir qui est non seulement un Noir ;
mais tout l'homme, qui en exprime toutes les interrogations,
toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases,
et qui s'imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité"


André Breton

¤

Tam-tam de nuit


Train d'okapis facile aux pleurs
La rivière aux doigts charnus
Fouille dans le cheveu des pierres
Mille lunes miroirs tournants
Mille morsures de diamants
Mille langues sans oraison
Fièvre entrelacs d'archet
Caché à la remorque des mains de pierre
Chatouillant l'ombre des songes
Plongés aux simulacres de la mer

¤

Prophétie


Là où l'aventure garde les yeux clairs
Là où les femmes rayonnent de langage
Là où la mort est belle dans la main comme un oiseau-saison de lait
Là où le souterrain cueille de sa propre génuflexion un luxe de prunelles plus violent que des chenilles
Là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois

Là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs végétaux

Là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d'une ruche plus ardente que la nuit
Là où le bruit de mes talons remplit l'espace et lève à rebours la face du temps
Là où l'arc-en-ciel de ma parole est chargé d'unir demain à l'espoir et l'infant à la reine,

Pour avoir injurié mes maîtres mordu les soldats du sultan
Pour avoir gémi dans le désert
Pour avoir crié vers mes gardiens
Pour avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de caravanes


Je regarde
La fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant
De la scène ourle un instant la lave
De sa fragile queue de paon puis se déchirant
La chemise s'ouvre d'un coup la poitrine et
Je la regarde en îles britanniques en îlots
En rochers déchiquetés se fondre
Peu à peu dans la mer lucide de l'air
Où baignent prophétiques
Ma gueule
Ma révolte
Mon nom.


Aimé Césaire
Les armes miraculeuses, 1946, extraits

_________________________________
Théo, 12 avril 2008

PS : Aimé Césaire est mort le 17 avril 2008, 5 jours après la rédaction de ce post ...
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23 mars 2008 7 23 /03 /mars /2008 19:32
Edgar Allan Poë
 

 



Biographie

 
Fils de comédiens désargentés,Edgar Poë est adopté après leur mort par un riche négociant avec qui il voyage en Europe Il fait de brillantes études en Angleterre puis intègre l'école militaire américaine de West Point d'où il est rapidement renvoyé. Il commence à écrire en 1829 alors qu'il s'est réfugié chez sa tante à Baltimore. Il se marie avec sa cousine, avec laquelle il mène une vie misérable. Déjà alcoolique et sujet aux crises hypocondriaques, il est encore fragilisé par la mort de sa femme, âgée de vingt-cinq ans en 1847. Il meurt deux ans plus tard à l'hôpital. Longtemps considéré comme un poète maudit, ses écrits fantastiques et cauchemardesques, tel le recueil de contes "Histoires fantastiques", sont aujourd'hui reconnus comme précurseurs du surréalisme, mais aussi du roman policier « scientifique » (Double assassinat dans la Rue Morgue, Le Mystère de Marie Roget et La Lettre volée). Après sa mort, c'est grâce aux traductions de Baudelaire qu'Edgar Poë est devenu célèbre. Au vingtième siècle, Mallarmé à son tour traduisit Poë.

Œuvre
 
Edgar Poë a laissé une importante œuvre théorique, influencée par August Wilhelm Schlegel et Coleridge, qui permet de donner sens à son œuvre. Ses réflexions littéraires renvoient à ses conceptions cosmogoniques Dans Eureka, il explique que l'univers, à l'origine, était marqué par l'unicité. De même, en littérature, l'unité doit l'emporter sur toute autre considération. D'où la théorie de l'effet unique qu'il développe dans Philosophie de la composition (traduit par Baudelaire sous le titre de Genèse d'un poème): le but final de l'art est esthétique, c'est-à-dire l'effet qu'il crée chez le lecteur. L'univers, dit-il, est un poème de Dieu, c'est-à-dire qu'il est parfait. Mais l'Homme, aveugle aux œuvres de Dieu, ne voit pas cette perfection. C'est au poète, qui à l'intuition de cette perfection, grâce à son imagination créatrice, de la faire connaître à l'humanité.
Nombre d'histoires d'Edgar Poë, principalement celles qui devaient figurer dans les Contes de l'In-Folio, qu'elles relèvent du tragique ou du comique, appartiennent au registre de la parodie. Son but est de démontrer l'inconsistance des fausses gloires de son temps, dont seuls quelques-uns ont échappé à l'oubli. Ainsi, Metzengerstein parodie les horreurs inventées dans les romans gothiques, comme Le Château d'Otrante d'Horace Walpole ou Les Elixirs du diable d'E.T.A. Hoffmann.


LE CORBEAU

E.A. POË

Traduction de Stéphane Mallarmé



 


Une fois, par un minuit lugubre, tandis que je m'appesantissais, faible et fatigué, sur maint curieux et bizarre volume de savoir oublié - tandis que je dodelinais la tête, somnolant presque : soudain se fit un heurt, comme de quelqu'un frappant doucement, frappant à la porte de ma chambre - cela seul et rien de plus.
Ah! distinctement je me souviens que c'était en le glacial Décembre : et chaque tison, mourant isolé, ouvrageait son spectre sur le sol. Ardemment je souhaitais le jour - vainement j'avais cherché d'emprunter à mes livres un sursis au chagrin - au chagrin de la Lénore perdue - de la rare et rayonnante jeune fille que les anges nomment Lénore : - de nom pour elle ici, non, jamais plus !
Et de la soie l'incertain et triste bruissement en chaque rideau purpural me traversait - m'emplissait de fantastiques terreurs pas senties encore : si bien que, pour calmer le battement de mon cceur, je demeurais maintenant à répéter « C'est quelque visiteur qui sollicite l'entrée, à la porte de ma chambre - quelque visiteur qui sollicite l'entrée, à la porte de ma chambre ; c'est cela et rien de plus. »
Mon âme devint subitement plus forte et, n'hésitant davantage « Monsieur, dis-je, ou Madame, j'implore véritablement votre pardon ; mais le fait est que je somnolais et vous vîntes si doucement frapper, et si faiblement vous vîntes heurter, heurter à la porte de ma chambre, que j'étais à peine sûr de vous avoir entendu. » - Ici j'ouvris, grande, la porte : les ténèbres et rien de plus.
Loin dans l'ombre regardant, je me tins longtemps à douter, m'étonner et craindre, à rêver des rêves qu'aucun mortel n'avait osé rêver encore ; mais le silence ne se rompit point et la quiétude ne donna de signe : et le seul mot qui se dit, fut le mot chuchoté « Lénore ! » Je le chuchotai - et un écho murmura de retour le mot « Lénore ! » - purement cela et rien de plus.
Rentrant dans la chambre, toute mon âme en feu, j'entendis bientôt un heurt en quelque sorte plus fort qu'auparavant, et, sûrement, dis-je, sûrement c'est quelque chose à la persienne de ma fenêtre. Voyons donc ce qu'il y a et explorons ce mystère - que mon cœur se calme un moment et explore ce mystère ; c'est le vent et rien de plus.
Au large je poussai le volet ; quand, avec maints enjouement et agitation d'ailes, entra un majestueux Corbeau des saints jours de jadis. Il ne fit pas la moindre révérence, il ne s'arrëta ni n'hésita un instant : mais, avec une mine de lord ou de lady, se percha au-dessus de la porte de ma chambre - se percha sur un buste de Pallas - juste au-dessus de la porte de ma chambre - se percha, siégea et rien de plus.
Alors cet oiseau d'ébène induisant ma triste imagination au sourire, par le grave et sévère décorum de la contenance qu'il eut : « Quoique ta crête soit chue et rase, non ! dis-je, tu n'es pas pour sûr un poltron, spectral, lugubre et ancien Corbeau, errant loin du rivage de Nuit - dis-moi quel est ton nom seigneurial au rivage plutonien de Nuit. » Le Corbeau dit : « Jamais plus. »
Je m'émerveillai fort d'entendre ce disgracieux volatile s'énoncer aussi clairement, quoique sa réponse n'eût que peu de sens et peu d'à propos ; car on ne peut s'empêcher de convenir que nul homme vivant n'eut encore l'heur de voir un oiseau au-dessus de la porte de sa chambre - un oiseau ou toute autre bête sur le buste sculpté, au-dessus de la porte de sa chambre, avec un nom tel que : « Jamais plus. »
Mais le Corbeau, perché solitairement sur ce buste placide, parla ce seul mot comme si, son âme, en ce seul mot, il la répandait. Je ne proférai donc rien de plus : il n'agita donc pas de plume - jusqu'à ce que je fis à peine davantage que marmotter « D'autres amis déjà ont pris leur vol - demain il me laissera comme mes Espérances déjà ont pris leur vol. » Alors l'oiseau dit : « Jamais plus. »
Tressaillant au calme rompu par une réplique si bien parlée : « Sans doute, dis-je, ce qu'il profère est tout son fonds et son bagage, pris à quelque malheureux maître que l'impitoyable Désastre suivit de près et de très près suivit jusqu'à ce que ses chansons comportassent un unique refrain ; jusqu'à ce que les chants funèbres de son Espérance comportassent le mélancolique refrain de « Jamais - jamais plus. »
Le Corbeau induisant toute ma triste âme encore au sourire, je roulai soudain un siège à coussins en face de l'oiseau et du buste dans le velours, je me pris à enchaîner songerie à cela, je m'assis occupé à le conjecturer, mais n'adressant pas une syllabe à l'oiseau dont les yeux de feu brûlaient, maintenant, au fond de mon sein ; cela et plus encore, je m'assis pour le deviner, ma tête reposant à l'aise sur la housse de velours des coussins que dévorait la lumière de la lampe, housse violette de velours dévoré par la lumière de la lampe qu'Elle ne pressera plus, ah! jamais plus.
L'air, me sembla-t-il, devint alors plus dense, parfumé selon un encensoir invisible balancé par les Séraphins dont le pied, dans sa chute, tintait sur l'étoffe du parquet. « Misérable, m'écriai-je, ton Dieu t'a prêté - il t'a envoyé, par ces anges, le répit - le répit et le népenthès dans ta mémoire de Lénore ! Bois ! oh ! bois ce bon népenthès et oublie cette Lénore perdue! » Le Corbeau dit : « Jamais plus ! »
« Prophète, dis-je, être de malheur! prophète, oui, oiseau ou démon ! Que si le Tentateur t'envoya ou la tempête t'échoua vers ces bords, désolé et encore tout indompté, vers cette déserte terre enchantée - vers ce logis par l'horreur hanté : dis-moi véritablement, je t'implore ! y a-t-il du baume en Judée ? - dis-moi, je t'implore. » Le Corbeau dit : « Jamais plus! »
« Prophète, dis je, être de malheur ! prophète, oui, oiseau ou démon ! Par les Cieux sur nous épars - et le Dieu que nous adorons tous deux - dis à cette âme de chagrin chargée si, dans le distant Eden, elle doit embrasser une jeune fille sanctifiée que les anges nomment Lénore - embrasser une rare et rayonnante jeune fille que les anges nomment Lénore. » Le Corbeau dit : « Jamais plus ! »
« Que ce mot soit le signal de notre séparation, oiseau ou malin esprit, » hurlai-je, en me dressant. « Recule en la tempête et le rivage plutonien de Nuit ! Ne laisse pas une plume noire ici comme un gage du mensonge qu'a proféré ton âme. Laisse inviolé mon abandon ! quitte le buste au-dessus de ma porte ! ôte ton bec de mon cœur et jette ta forme loin de ma porte ! » Le Corbeau dit : « Jamais plus! »
Et le Corbeau, sans voleter, siège encore - siège encore sur le buste pallide de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre, et ses yeux ont toute la semblance des yeux d'un démon qui rêve, et la lumière de la lampe, ruisselant sur lui, projette son ombre à terre : et mon âme, de cette ombre qui gît flottante à terre, ne s'élèvera - jamais plus !



 


Source
 
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10 février 2008 7 10 /02 /février /2008 18:52
DALI et GALA





Salvador Dali aurait eu cent ans le 12 janvier 2006. La Catalogne et l'Espagne célèbraient cette année-là le centenaire de la naissance de Dali, avec de nombreuses expositions … En France, Perpignan salue la mémoire du surréaliste fou et génial avec 6 expositions et un monument lumineux installé devant la gare, qu'il avait consacrée "centre du monde".


Le peintre Salvador Dali, en 1972


Dali était fou dit-on … Oui, il était fou ! Il était fou de GALA, sa Muse, sa maîtresse, sa compagne de plus de cinquante ans, rencontrée en 1929 à Cadaquès …
GALA (de son vrai nom Helena Diakonova) était alors la femme d’Eluard et la maîtresse de Max Ernst, deux grands noms du surréalisme.
Coup de foudre entre l’artiste et la jeune femme âgée de vingt-cinq ans, la “muse surréaliste” ne le quittera plus et sera l’inspiratrice de sa vie et de son oeuvre.
Il peignit de nombreuses toiles la représentant. On ne compte plus les toiles signées Dali-Gala ou Gala-Dali ou encore Gali, contraction de leurs deux noms.
Gala figure la femme de ses rêveries d’enfance, celle qu’il a baptisée mythiquement Galutchka, et qu’ont personnifié de multiples petites filles et adolescentes. Il l’a reconnue parce qu’elle possède le même dos nu.
Peu après leur rencontre, Gala déclare avec l’assurance de l’amour qui se sait absolu : « nous ne nous séparerons plus »
Et Dali de répondre, avec l’humour qui le caractérise : “J’aime Gala plus que ma mère, plus que mon père, plus que Picasso et même plus que l’argent”.
Lorsque Gala meurt en 1982, Dali, désespéré, s’enferme en reclus dans leur château de Pubol où il commence sept longues années d'agonie physique et mentale, avant de s'éteindre, le 24 janvier 1989, dans un hôpital de Figueres, sa ville natale.

Et maintenant, laissons parler le cœur et le pinceau du Maître …



Galarina, 1945




La Madonne de Port-Lligat, 1950


« La beauté souffreteuse du visage n’était pas la seule élégance de ce corps. »


Galatée aux sphères, 1952


« Je regardai sa taille cambrée par sa démarche de Victoire et me dis avec déjà une pointe d’humour esthétique: Les victoires aussi ont le visage assombri par la mauvaise humeur. Il ne faut pas y toucher. Pourtant j’allais la toucher, j’allais étreindre sa taille quand la main de Gala prit la mienne. C’était le moment de rire, et je ris avec une nervosité d’autant plus violente que cela en était plus vexant pour elle à ce moment précis. Mais Gala, au lieu de se sentir blessée par ce rire, s’en enorgueillit. D’un effort surhumain, elle pressa encore plus fort ma main, au lieu de la laisser tomber avec dédain comme n’importe quelle autre femme l’aurait fait. Son intuition médiumnique lui avait donné à comprendre le sens exact de mon rire si inexplicable aux autres. Mon rire n’était pas “gai” comme celui de tout le monde. Il n’était pas scepticisme ou frivolité, mais fanatisme, cataclysme, abîme et terreur. Et le plus terrifiant, le plus catastrophique de tous les rires, je venais de le lui faire entendre, de le jeter par terre à ses pieds. “Mon petit”, dit-elle, “nous n’allons plus nous quitter »


Gala nue de dos,1960


“Son corps avait une complexion enfantine, ses omoplates et ses muscles lombaires cette tension un peu brusque des adolescents. En revanche, le creux du dos était extrêmement féminin et liait avec grâce le torse énergique et fier aux fesses très fines que la taille de guêpe rendait encore plus désirables.”



***


Le mieux est encore de laisser le mot de la fin à un grand poète :



Ode to Salvador Dali


A rose in the high garden you desire.
A wheel in the pure syntax of steel.
The mountain stripped bare of Impressionist fog,
The grays watching over the last balustrades.


Fédérico Garcia Lorca


***



Ce qui précède s’est largement inspiré du site suivant, que je vous conseille :

SITE

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